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samedi 7 mars 2015

Donnez votre avis sur la réforme du droit des contrats !

Pour faire une loi, le gouvernement et les députés font généralement appel à des spécialistes du domaine concerné, mais la grande mode actuelle est de faire des consultation ouvertes à tous. Oui, vous aussi vous allez pouvoir donner votre avis sur un texte en préparation. C'est formidable, non ? Mais bon, ne vous réjouissez pas trop vite car, pour pouvoir donner votre avis, il faut encore que vous compreniez quelque chose au texte proposé.

Consultation publique sur la réforme du droit des contrats
Le procédé avait déjà été utilisé dans le cadre du la réforme du droit des société et, comme je l'avais alors signalé, il y avait peu de chance qu'un justiciable n'y connaissant pas grand chose en droit puisse comprendre quoi que ce soit et donc donner un avis. Je n'ai pas réussi à savoir si cette consultation avait été une réussite, mais bon, le gouvernement a décidé de remettre ça.

C'est ainsi que le 25 février dernier, le ministère de la justice a publié un article sur son site avec le titre suivant :  
Réforme du droit des contrats: Professionnels, universitaires, citoyens, donnez votre avis!
Youpiiiiiii ! Tous les citoyen vont pouvoir dire ce qu'ils pensent du projet de texte [pdf] qui se présente sous la forme d'un document de 50 pages dans lequel vous pourrez lire la nouvelle rédaction des articles 1101 à 1386-1 du Code Civil...

Et alors, où est le problème, me demanderez vous ?

J'en vois plusieurs.

D'abord pour un non juriste (et même pour les juristophiles confirmés), se coltiner la lecture de plus de 300 articles du Code civil, il faut avouer que c'est pour le moins pénible.

Donner son avis sur projet de réformeEnsuite, il faut être en mesure de comprendre ce que l'on lit et, là, pour le non professionnel, ça risque d'être un peu compliqué car, même s'il n'y a pas trop de termes barbares, il y a tout de même des articles qu'il sera bien difficile d'analyser si on n'y connait pas grand chose. Par exemple, le projet propose un article 1300 qui dit : 
"Les quasi–contrats sont des faits purement volontaires dont il résulte un engagement de celui qui en profite sans y avoir droit, et parfois un engagement de leur auteur envers autrui"
Il s'agit d'une modification de l'article 1371 du Code civil en vigueur qui lui indique que : 
"Les quasi-contrats sont les faits purement volontaires de l'homme, dont il résulte un engagement quelconque envers un tiers, et quelquefois un engagement réciproque des deux parties."
Voilà, maintenant à vous de donner votre avis sur l'évolution de ce texte ! Franchement, je sais bien que nul n'est sensé ignorer la loi mais qui peut raisonnablement penser que tous les citoyens peuvent comprendre, analyser et faire d'éventuelles propositions d'amélioration sur ce texte ? A moins de suivre un cours de droit en accéléré mais il va falloir vous y mettre vite car la consultation n'est ouverte que jusqu'au 30 avril prochain !

Par ailleurs pour donner un avis sur la réforme, il faut voir ce qui change entre la version actuelle du Code civil et celle du projet de réforme. Et là, il va falloir faire un gros effort de concentration et de recherche. En effet, le projet de texte ne vous donne pas la rédaction actuelle des articles ... et vous n'avez même pas le droit à un petit lien vers la page du texte actuel sur le site legifrance, histoire de vous simplifier la tâche. Non, non, mon bon Monsieur, le droit ça doit rester pénible !

On ne va tout de même pas vous expliquer le contenu d'un contrat...
Puisque le contrat est clair, il n'y a aucune question à se poser,
et c'est pareil dans le projet de réforme, non ?
D'autant que, pour rechercher le texte existant équivalent, vous ne pourrez pas vous contenter du numéro de l'article du projet de réforme, car de très nombreux articles de ce projet sont renumérotés... Juste pour vous donner un exemple, le nouvel article 1322 qui parle de la "mise en demeure" correspond à peu près à l'actuel article 1146 et l'article 1146 du projet ne correspond grosso modo à aucun texte existant. Je sens que si la réforme passe, les juristes vont s'arracher les cheveux avec une nouvelle numérotation ! 

Et puis, pour finir, donner son avis sur un projet aussi important suppose tout de même d'avoir une compréhension des enjeux et des conséquences des modifications, ce qui, à mon humble avis, risque d'être un peu compliqué pour des justiciables n'ayant aucun connaissance en droit ... surtout qu'aucun élément explicatif n'est donné dans ce projet !

Bref, proposer de consulter les citoyen paraît, à première vue, une bonne idée mais la manière de le faire enlève toute crédibilité à ce que je vois plus comme un "effet d'annonce" !

mercredi 19 mars 2014

Vous n'avez rien compris à cette loi... alors donnez votre avis

Une réforme du droit des sociétés étant annoncée, il est demandé aux citoyens de donner leur avis. Le beau progrès que voilà, on ne se contentera pas de râler, mais il sera possible de faire des suggestions... Est-ce vraiment réaliste ? 

Vous n'avez jamais pris la peine de lire un texte de loi, ou un projet qui va modifier un certain nombre de dispositions existant déjà dans certains Codes ou dans d'autres lois ou décrets ? Là, vous passez à coté d'une expérience formidable voire mystique.

En effet, il est déjà bien difficile de lire et comprendre un texte législatif (loi, décret, code...), mais lorsqu'il s'agit d'un texte qui doit apporter des modifications à un texte déjà en vigueur cela se présente généralement comme ça :
Décret n° 2014-331 du 13 mars 2014 relatif aux activités prud'homales
Article 1
L'article R. 1423-55 du code du travail est ainsi modifié :
1° Au d du 1°, les mots : « à ces » sont remplacés par le mot : « aux » et les mots : « par le règlement intérieur du conseil » sont remplacés par les mots : « au c » ;
2° Le d du 2° est remplacé par un alinéa ainsi rédigé :
« d) L'étude d'un dossier postérieure à l'audience à laquelle l'affaire est examinée et préalable au délibéré par deux membres, l'un employeur, l'autre salarié, de la formation de référé ou du bureau de jugement, qui sont désignés, dans ce cas, par le président du bureau ; ».
(Ceci n'est pas une parodie : allez voir le décret sur Légifrance 

Le Râleur ne comprends rien alors il râleOui, oui je vous assure c'est ça le droit aujourd'hui : des bouts de mots ou de phrases remplacés dans un texte auquel on fait référence sans prendre la peine de le citer en entier histoire d'être bien sur que l'on ne comprendra rien. Il faut croire que notre législateur (nos parlementaires et surtout les conseillers du gouvernement qui sont les principaux rédacteurs des textes législatifs) ne connaissent pas le suivi des modification de Word. C'est vrai que ce serait dommage de faciliter la tâche des citoyens (et accessoirement des juristes) en leur mettant en évidence les changements apportés à un texte.

Bon comme je suis gentil, j'ai procédé à ce petit travail et l'article 1 du décret ci-dessus pourrait donc se présenter ainsi :
    L'article R. 1423-55 du code du travail est ainsi modifié : "Les activités prud'homales mentionnées à l'article L. 1442-5 sont :
    1° Les activités suivantes, liées à la fonction prud'homale :
    a) La prestation de serment ;
    b) L'installation du conseil de prud'hommes ;
    c) La participation aux assemblées générales du conseil, aux assemblées de section ou de chambre et à la formation restreinte prévue à l'article R. 1423-27 ;
    d) La participation aux réunions préparatoires à ces aux assemblées prévues par le règlement intérieur du conseil au c) ;
    (... là je vous épargne une partie du texte)
    2° Les activités juridictionnelles suivantes :
    a) L'étude préparatoire d'un dossier, préalable à l'audience de la formation de référé, du bureau de conciliation ou du bureau de jugement, par le président de la formation ou du bureau ou par un conseiller désigné par lui ;
    b) Les mesures d'instruction prévues à la section 1 du chapitre IV du titre V du présent livre, diligentées par le conseiller rapporteur, ainsi que la rédaction de son rapport ;
    c) La participation à l'audience de la formation de référé, du bureau de conciliation ou du bureau de jugement, ainsi qu'à l'audience de départage ;
    d) L'étude d'un dossier postérieure à l'audience à laquelle l'affaire est examinée et préalable au délibéré, lorsque la formation de référé ou le bureau de jugement, hors le cas où ils siègent en audience de départage, la décide et la confie à deux de ses membres, l'un employeur, l'autre salarié ;d) L'étude d'un dossier postérieure à l'audience à laquelle l'affaire est examinée et préalable au délibéré par deux membres, l'un employeur, l'autre salarié, de la formation de référé ou du bureau de jugement, qui sont désignés, dans ce cas, par le président du bureau ;"
    Bon bien sur c'est toujours rasoir à lire mais, au moins on peut facilement identifier les changements et le décret que j'ai pris comme exemple devient un peu plus intelligible.
    Et dire que l'on nous assure que l'adage selon lequel "nul n'est sensé ignorer la loi" ne signifie pas que l'on doit tout connaître mais, d'après le Conseil Constitutionnel, que tous les citoyens doivent avoir facilement accès aux lois, mais surtout que celles-ci doivent être compréhensibles.
    Extrait de la consultation juridique sur le projet de réforme du droit des sociétés
    Extrait du site officiel sur lequel votre avis est
    sollicité. Bien sûr c'est une consultation "publique"
    puisqu'à l'évidence tout le monde comprendra de
    quoi il s'agit et pourra donc faire des remarques
    constructives et éclairées.
    Alors évidemment, comme on ne va pas révolutionner les bonnes habitudes des rédacteurs de textes volontairement incompréhensibles, une idée lumineuse à vue le jour :

    - Eh, Mathieu, j'ai une idée révolutionnaire pour notre projet de réforme du droit des sociétés, s'exclama le quadragénaire conseiller spécial au ministère de la Justice
    - Quoi ? Réécrire l'intégralité du Code du Commerce ?
    - Mais non... on va demander à tous les français de donner leur avis sur le texte que nous avons rédigé.

    Eh oui, le 18 mars dernier, le ministère de la Justice a ouvert une consultation publique sur un projet d'ordonnance dans le cadre de la réforme du droit des sociétés (si, si je vous assure, il faut absolument que vous alliez voire ça).

    Ma première réaction fut : en voilà une idée qu'elle est bonne. Au moins les personnes qui pourraient se sentir concernées et qui connaissent un peu le droit des sociétés vont pouvoir faire part de leur réaction avant que le texte ne soit voté et adopté. Je me suis donc empressé d'aller sur le site de cette consultation et là.... horreur et damnation, il s'agit d'un projet illisible même pour les connaisseurs et il faudrait procéder à des recherches longues et fastidieuses pour pouvoir comprendre le projet afin de pouvoir faire des observations.

    Et oui, comme vous pouvez le voir sur l'extrait reproduit ci-contre, on vous demande de vous prononcer sur une phrase du genre : le mot : « publicité » est remplacé par les mots « publication des statuts modifiés ». Ben euh... c'est-à-dire que là je ne sais pas très bien quoi en penser. Qu'est ce ça change cette nouvelles rédaction ? Comment je peut avoir un avis la dessus ?

    Passé ces quelques secondes d'interrogations et d'effroi face à une telle initiative, ma seconde réaction fut : mais quels fonctionnaires ont bien pu imaginer que le public (n'importe quelle personne qui n'y connait peut être rien en droit et encore moins en droit des sociétés) pourrait se prononcer sur un tel texte. Comment à-t-on pu imaginer deux secondes que des chefs d'entreprise (de la PME à la société multinationale) ou des créateurs d'entreprise, principales personnes pouvant être affectées par ce projet, puissent être en mesure de donner un avis sur une telle réforme. Ils y auraient sans doute intérêt mais je vois mal mon boulanger du coin ou le PdG d'une petite société d'informatique de 10 personnes, qui n'ont pas de formation juridique approfondie, se lancer dans un commentaire de ce texte qui pourtant est destiné à "simplifier et à sécuriser la vie des entreprises" nous dit-on.

    En plus, si vous êtes suffisamment masochiste pour vous lancer dans ce travail de compréhension et que vous fassiez un certain nombre de suggestions sur chacun des 45 articles de ce projet de réforme (moi j'ai abandonné), vous ne saurez jamais si cela peut avoir le moindre impact sur le texte final, ni même s'il en sera tenu compte.

    Alors à quoi bon ! A la place, je suggère que l'on fasse un référendum avec moult débats télévisés passionnés, conférences et meeting sur un seul des articles du projet :
    Article 3
    L’article L. 223-5 est abrogé.
    La question serait : "Etes-vous pour ou contre la suppression de l'article L223-5 du Code de Commerce". Le résultat du référendum serait sans doute : oui : 4% - non 3% - blanc ou nul 93% - Abstention 98%.

    Autre possibilité : lancer une consultation pour savoir s'il faut demander au public son avis sur le fait de donner son avis sur tous les textes législatifs à venir... ça serait pas ça la démocratie participative ?

    pages prec. suiv.